"Nous demandons au gouvernement de donner d’autres perspectives aux agents"

Publié le 11/10/2017 (mis à jour le 19/02/2018)

"Nous demandons au gouvernement de donner d’autres perspectives aux agents" (Mylène Jacquot, CFDT Fonctions publiques)

AEF - 10 octobre 2017

Le gouvernement doit entendre deux choses. D’une part, que les agents publics sont aussi des citoyens et que les efforts doivent être partagés ; d’autre part, que l’on ne peut pas donner des perspectives négatives à plus de 5 millions d’agents qui travaillent. Nous demandons donc au gouvernement de donner d’autres perspectives aux agents. Nous rappelons nos attentes sur le pouvoir d’achat et nous lui proposerons des méthodes qui dépassent le schéma budgétaire annuel", avertit Mylène Jacquot, la secrétaire générale de la CFDT Fonctions publique, dans une interview à l’AEF, lundi 9 octobre 2017, à la veille de la journée d’action intersyndicale dans la fonction publique. Cette mobilisation rassemble pour la première fois depuis des années tous les syndicats de fonctionnaires. Mylène Jacquot dénonce l’accumulation d’expressions et d’annonces cette année défavorables aux agents publics.

AEF : Les neuf organisations syndicales représentatives de la fonction publique se mobilisent le 10 octobre. Une première depuis plusieurs années. Quelles sont les raisons qui ont poussé la CFDT, syndicat "réformiste", à se joindre à cette mobilisation ?

Mylène Jacquot : Pour nous, la mobilisation ne se limite pas au 10 octobre. Elle s’est construite sur la durée. Nous sommes intervenus régulièrement dans le cadre de la campagne électorale. Celle-ci a en effet été l’occasion d’expressions souvent très critiques vis-à-vis de la fonction publique et des agents publics avec une surenchère entre candidats concernant les suppressions de postes de fonctionnaires et a contribué à donner une perception uniquement budgétaire de la fonction publique et des agents, ceux-ci étant considérés comme un coût à réduire. Les interventions ne portaient en effet jamais sur le travail des agents, l’organisation des services, les apports de la fonction publique à la richesse nationale, la cohésion sociale. Pour rétablir un certain nombre de vérités, nous avons d’ailleurs diffusé un "vrai-faux" sur la fonction publique au début de l’année 2017 .

Après l’élection présidentielle, nous avons dû faire face à une contradiction entre la volonté affichée d’un vrai dialogue social, pour lequel nous avons toutefois été en partie entendus au sujet notamment de la construction d’un agenda social et de la tenue d’un rendez-vous salarial, auquel s’est engagé Gérald Darmanin, le ministre de l’Action et des Comptes publics, quand il nous a reçus le 23 mai en bilatérale .

Mais, alors que nous demandions également qu’il y ait un débat sur les missions avant toute réforme, le gouvernement a fait au même moment des annonces négatives sur le fond – et la forme puisqu’elles se sont faites en dehors de tout dialogue social – : gel de la valeur du point d’indice pour 2018 et surtout, celle qui a été la plus mal perçue par les agents, le rétablissement du jour de carence. Or, avant d’annoncer cette mesure punitive pour les agents, il aurait fallu s’interroger sur les causes des absences et sur la manière dont on peut les prévenir sachant que certaines sont liées à des métiers pénibles – notamment dans le secteur de la santé, de la propreté, de la petite enfance etc. – ainsi qu’à des problèmes de management. L’instauration d’une telle mesure, si tant est qu’elle soit efficace, ne le sera qu’à court terme. Sur la durée, on observera toujours les mêmes dysfonctionnements. Il faut laisser une place à l’expression des agents sur leurs conditions de travail. Les collectivités locales et les services qui ont pris des initiatives positives l’ont fait en recueillant la parole des agents.

Le 10 juillet, lors du CCFP (Conseil commun de la fonction publique), le ministre a également fait part des interrogations du gouvernement sur le calendrier de mise en œuvre des mesures PPCR, ce que nous avons d’autant plus mal perçu que nous sommes signataires du protocole  et que le mandat qu’avait eu la CFDT en 2015 était quasi unanime. Il y avait donc une vraie attente de la part de nos mandants et une implication dans sa mise en œuvre.

Le dernier point qui a achevé de cristalliser le mécontentement, c’est la hausse de la CSG. Nous ne contestons pas la hausse de la CSG. En revanche, il avait été très clairement promis aux agents publics que leur pouvoir d’achat augmenterait comme celui des salariés du privé. Or, lors du groupe de travail du 13 septembre, nous avons eu la confirmation par le cabinet du ministre que ce ne serait pas le cas et que le gouvernement envisageait seulement de compenser la hausse pour éviter des pertes de pouvoir d’achat immédiates .

La succession de ces annonces nous a donc fait réagir tant en interne que publiquement et nous avons souhaité y associer nos agents. Et fin août, avant que la journée d’action unitaire ne se décide, nous avons lancé notre carte-pétition pour faire connaître nos revendications et interpeller le président de la République en lui rappelant les engagements qu’il avait pris dans sa lettre aux agents dans le cadre de la campagne électorale . Ce que l’on rappelle dans notre pétition en lui disant "chiche".

AEF : Aujourd’hui, qu’attendez-vous précisément du gouvernement ?

Mylène Jacquot : Le gouvernement doit entendre deux choses. D’une part, que les agents publics sont aussi des citoyens et que les efforts doivent être partagés ; d’autre part que l’on ne peut pas donner des perspectives négatives à plus de 5 millions d’agents qui travaillent.

Nous demandons donc au gouvernement de donner d’autres perspectives aux agents. Nous rappelons nos attentes sur le pouvoir d’achat en général et nous proposerons au gouvernement des méthodes qui s’inscrivent plus dans du moyen terme que du court terme et qui dépassent donc le schéma budgétaire annuel. Il faut aller sur des accords triennaux assortis de revoyures annuelles. Nous rappellerons aussi notamment nos attentes concernant le protocole PPCR.

AEF : La CFDT Fonctions publiques insiste depuis longtemps sur la nécessité de s’interroger en amont sur les missions avant de lancer toute réforme. On peut considérer que le gouvernement vous a entendu puisqu’il va lancer prochainement le Grand Forum de l’action publique , large consultation menée auprès des usagers et des agents. Or, finalement celle-ci s’inscrit dans le programme Action publique 2022  qui pourrait aboutir à faire un tri dans les missions afin de répartir les 120 000 suppressions de postes prévus. Ne vous sentez-vous pas pris à votre propre piège ?

Mylène Jacquot : Plutôt que de supprimer des missions, nous souhaitons avant tout que l’on s’interroge sur la manière de les rendre et de les organiser au mieux. Nous savons tous qu’un certain nombre de démarches, sur lesquelles il serait possible d’avoir des gains d’efficience sans que les missions soient mises en cause, pourraient être améliorées.

Ce qui nous gêne dans la manière dont est abordée la réflexion Action publique 2022, c’est que là encore, est mis en avant le seul prisme budgétaire et non pas celui de l’intérêt des usagers et de la Nation. Nous serons également vigilants sur l’articulation entre le comité d’expert Action publique 2022 (le "CAP 22") et le Forum de l’Action publique ainsi que sur le dialogue social.

Nous ne sommes pas opposés à la démocratie participative mais nous avons souvent affaire soit à des démarches de revue des missions et de simplification menées de manière hyper administrée sans réflexion collective et sans donner publiquement de perspectives ; soit à des annonces tonitruantes et des décisions autoritaires sans réflexion sur l’organisation optimale des services et des missions au bénéfice de tous, comme celle en 2009 qui a présidé à la création des DDI et dont les agents font encore les frais aujourd’hui.

Quant aux suppressions de poste, je rappelle que le préalable de notre réflexion n’est pas le même que celui du gouvernement. Le gouvernement ne s’interroge ni sur les attentes ni sur la qualité du service mais s’inscrit dans un cadre budgétaire à respecter. À l’inverse, même si nous estimons qu’il n’est pas mauvais d’améliorer l’adéquation entre le service rendu et son coût, notre réflexion est centrée sur les besoins de la collectivité, de l’intérêt général et les agents.

AEF : Votre participation à la journée de mobilisation du 10 octobre n’est-elle pas un moyen pour la CFDT de se mettre en ordre de marche pour les élections professionnelles de décembre 2018 dans la fonction publique, après que la confédération a ravi à la CGT la place de premier syndicat représentatif des salariés du privé en mars dernier ?

Mylène Jacquot : L’objectif d’élections professionnelles est évidemment toujours d’améliorer son score. L’ambition de la CFDT est de devenir le premier syndicat tous secteurs confondus. Cela dit, nous ne faisons pas vraiment le lien entre la mobilisation du 10 octobre et les élections professionnelles de 2018.

Nous faisons surtout le lien avec la proximité avec les agents et le travail syndical au quotidien sur le terrain pour obtenir des améliorations sur des processus davantage continus. La mobilisation ne se décrète pas, elle se construit. Quand la mobilisation permet d’obtenir des résultats, nous n’y sommes pas opposés. Dans le cas de la journée du 10 octobre, l’objectif est vraiment d’obtenir un résultat : que les agents publics soient entendus et reconnus à la hauteur de leur travail dans l’accomplissement de leurs missions.

L’une des reconnaissances de ce travail, c’est le pouvoir d’achat mais ce n’est pas la seule, ce qui explique que nos revendications sont aussi centrées sur les conditions de travail et la possibilité données aux agents de s’exprimer sur ces sujets. D’autres revendications ont aussi un impact sur le pouvoir d’achat telle que la participation des employeurs à la protection sociale complémentaire. Les revendications que nous porterons dans le cadre du rendez-vous salarial du 16 octobre portent bien sûr sur une négociation salariale triennale autour de la valeur du point, des grilles, des déroulements de carrières mais aussi sur la mise en œuvre de la Gipa.

AEF : Craignez-vous que le gouvernement applique à terme à la fonction publique certaines mesures de la réforme du code du travail comme la fusion des IRP et donc la disparition des CHSCT ?

Mylène Jacquot : Nous sommes nous-même demandeurs d’un volet dans l’agenda social sur le dialogue social et son organisation et nous ne sommes pas les seuls. Un volet sur la qualité du dialogue social était d’ailleurs inscrit à l’agenda social sous le précédent gouvernement. Le ministre a répondu positivement en donnant la priorité à l’organisation des élections professionnelles de fin 2018 sachant qu’à partir de 2019, le dossier du dialogue social pourrait être ouvert. Plusieurs organisations syndicales demandent un bilan de la loi de 2010 relative à la rénovation du dialogue social afin d’étudier l’éventualité de revoir certaines dispositions telles que l’accord majoritaire, l’épisode de la signature du protocole d’accord PPCR de 2015 devant nous amener à nous poser quelques questions .

Si, après, le gouvernement souhaite mettre sur la table la question des instances, pourquoi pas. Nous pouvons au moins envisager d’interroger les compétences de certaines d’entre elles sachant que celles des comités techniques et des CHSCT sont par exemple très proches. Ce qui nous intéressera surtout, ce sont les moyens que l’on se donnera pour conserver des lieux de dialogue social efficaces. Mais si le seul objectif est de faire baisser le nombre de réunions et de faire des économies, il sera difficile de trouver un terrain d’entente. Cela étant dit, le dialogue social ne se résume pas à une question d’instances.